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Émilie

26 juin
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juil.



Pendant toute mon adolescence, j’ai eu l’impression d’être un sapin dans une forêt de saules pleureurs. Mes aiguilles, je ne les perdrais jamais.

 

En moins d’un an, Julie est tombée en amour trois fois. À chaque fois, elle n'avait jamais autant aimé de toute sa vie.

 

Je suis restée longtemps à l’écart de l’adolescence et de sa forêt de saules pleureurs.

 

Lorsqu’un nouveau coq fait son entrée dans la bassecour, les poules gloussent et caquètent plus qu’à l’habitude. Il suffit que le mâle arbore la barbiche, qu’il ait la poitrine saillante ou le plumage plus abondant que ses semblables pour que les poulettes s’affolent et se dandinent. Le coq Alpha choisit alors sa partenaire.

 

Moi, je ne fais jamais partie du défilé. Je me tiens à l’écart pour observer la parade. Je ne suis pas celle qui choisit. Je suis celle qu’on remarque ensuite. Celle qu’on présente au meilleur ami d’Alpha. Jolie mais quelconque, gentille mais discrète. Je personnifie la fille vers qui l’on se tourne lorsque la volaille de compétition est déjà prise.

 

Alpha s’appelait Guillaume. C’était le dernier grand amour en lice de Julie. Il n’avait aucunement l’intention de me présenter son meilleur ami. D’ailleurs, ce dernier ne semblait avoir d’intérêt ni pour moi ni pour les poules en général. Ni même pour les coqs.

 

Chaque fin de semaine, on se retrouvait tous les quatre dans le sous-sol du père de Pascal. Ça sentait la marijuana en permanence. Nirvana et Pearl Jam partageaient leur angoisse existentielle en bruit de fond.

 

Pour s’occuper lorsque nos amis avaient la bouche pleine, on regardait Les Simpson à la télévision. Pascal fumait des joints et m’en offrait chaque fois. Ce n’est pas qu’il était insistant. Je pense qu’il oubliait simplement que je ne fumais pas. Par manque d’intérêt ou parce qu’il était toujours trop gelé.

 

Avant le 8 avril 1994, nous n’avions jamais échangé plus que quelques banalités.

 

Ce matin-là, quand j’ai appris la macabre découverte, j’ai éprouvé de l’empathie, pour le célèbre chanteur, pour sa fille et pour Pascal. C’est la première image qui m’est venue en tête en entendant l’horrible nouvelle à la radio. J’ai vu ce gars chez qui je passais mes fins de semaine depuis deux mois, mais que je ne connaissais pas vraiment. J’ai visualisé sa tuque quatre-saisons et ses lainages défraîchis. Je me suis rappelé son univers sonore. J’aurais enfin un véritable sujet de discussion avec mon voisin de sofa.

 

Cet après-midi-là, Pascal semblait particulièrement abattu et particulièrement intoxiqué. Il me saluait habituellement d’un seul mot, sans me regarder. Ce jour-là, il n’a rien dit. L’état de deuil de notre hôte n’a pas empêché nos amis d’aller s’enfermer dans la chambre au bout d’une heure. J’ai osé une remarque sur la macabre découverte. Il m’a regardée pour la première fois. Malgré ma connaissance très limitée du rock alternatif, il m’était facile de partager son désespoir. Kurt était beau, il était jeune et il avait une petite fille. Le drame s'avérait infiniment triste. À un point tel que j’ai même accepté le joint. Je me suis étouffée. Mon nouvel ami n’a pas ri. Il a repris son joint en affirmant que je n’avais pas besoin de me droguer pour honorer Cobain. Dans l’état de décomposition avancé dans lequel il devait se trouver, il n’en avait rien à foutre de nos hommages. Il a prononcé ses mots très doucement, sans sarcasme. Par la suite, il s’est toujours rappelé que je ne fumais pas.

 

Entre la fin de Nirvana et le début de notre histoire d’amour, je n’ai pas mémorisé le chemin...que je suis seule à avoir parcouru.

 

Pour Pascal, le 8 avril 1994, je suis devenue une personne à part entière. J’avais désormais une personnalité en plus d’avoir un corps qui traînait dans sa cave depuis des semaines. Pourquoi ne pas joindre l’agréable à l’inutile?

 

À la fin avril, nous nous tenions la main sur le sofa. Nous y faisions aussi l’amour. Au premier je t’aime, il m’a serrée très fort dans ses bras. Au troisième je t'aime, il m’a répondu qu’il m’aimait bien. J’ai retenu mes larmes jusqu'à la maison.

 

J’ai attendu que le feu prenne. J’ai jeté des étincelles sur la braise. À l’inverse, la température du sous-sol a chuté.

 

J’ai perdu mes aiguilles. Je suis devenue un saule comme les autres.


Un sapin parmi les saules

Extrait de: À travers les deuils

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